Aucun autre groupe du principal indice boursier suisse n’a subi un revers aussi marqué en 2024 que le géant de la logistique. De leur côté, les investisseurs plébiscitent son concurrent danois DSV, et ils ont leurs raisons.
Les voies commerciales ne resteront probablement pas aussi libres en 2025 : aperçu d’un centre logistique de Kühne + Nagel en Allemagne.
Donald Trump pourrait bien jouer le rôle du Père Noël. En effet, suite à sa menace de relèvement des droits de douane après les élections de novembre, le futur président américain a en quelque sorte fait un cadeau à l’industrie de la logistique. Une chance pour Stefan Paul, le directeur général de Kühne + Nagel : « Nous constatons une forte demande de nos clients qui souhaitent anticiper leurs livraisons vers les États-Unis avant son investiture. » Cette peur de manquer les délais commence à se répandre, alors que Trump s’apprête à intervenir dans les affaires commerciales mondiales.
Cette tendance concerne principalement les produits de haute technologie, mais également les articles de e-commerce en provenance d’Asie, notamment de Chine, qui est souvent dans le collimateur de Trump. « L’incertitude est grande quant à l’instauration de nouveaux droits de douane. Les prix de certaines routes de transport commencent déjà à augmenter », explique Paul lors d’un entretien. Ceci augure des journées de tournage frénétiques pour le dirigeant du groupe de transport basé à Schindellegi.
Il y a un an tout allait bien, maintenant tout va mal
Cette agitation est la bienvenue, car Kühne + Nagel doit se rattraper. Sur l’ensemble de l’année, le prestataire de services de transport est le grand perdant du SMI. Depuis le début de l’année, ses actions ont perdu environ 30 % de leur valeur, se chiffrant maintenant à environ 200 francs. Ainsi, le transporteur se retrouve à la dernière position de l’indice boursier suisse, derrière Nestlé. C’est un véritable choc : en 2023, l’action avait pourtant progressé d’un tiers.
Il y a un an, il y avait également des nouvelles encourageantes pour les logisticiens. Toutefois, il est important de nuancer : les « bonnes nouvelles » dépendent du point de vue. En fin d’année 2023, des rebelles Houthi au Yémen avaient ouvert le feu sur des navires de fret en mer Rouge, contraignant les navires à emprunter le long chemin autour du Cap de Bonne-Espérance. Cependant, lorsqu’il y a des complications dans le commerce international, les spécialistes comme Kühne + Nagel sont sollicités pouracheminer rapidement et efficacement les marchandises.
Lorsque le passage par le canal de Suez est devenu trop risqué, les prix du fret ont explosé, entraînant dans leur sillage la montée de l’action de Kühne + Nagel. Cet effet de prix a perduré : en juillet, il en coûtait 8200 dollars d’expédier un conteneur standard de Shanghai à Rotterdam, soit cinq fois plus qu’il y a douze mois, mais tout de même moins que le pic de la crise des chaînes d’approvisionnement durant la pandémie de COVID-19.
Les conséquences du COVID-19 furent douloureuses
Cependant, malgré un bon départ, le prix de l’action de Kühne + Nagel n’a pas pu se maintenir. Il a chuté à nouveau en mars, lorsque l’entreprise a publié son rapport annuel 2023. Les investisseurs ont été désillusionnés : durant la pandémie de COVID-19, le plus grand transporteur de fret maritime et aérien au monde avait très bien performé, enregistrant en 2022 un chiffre d’affaires de 39,4 milliards de francs.
L’amertume fut d’autant plus grande lorsque la situation s’est normalisée. En 2023, le chiffre d’affaires a chuté à 23,9 milliards de francs, tandis que le résultat d’exploitation (Ebit) a été divisé par deux pour atteindre 1,9 milliard de francs. Ces chiffres sont supérieurs à ceux d’avant la pandémie, mais les analystes s’attendaient à de meilleures performances de la part du groupe.
De plus, Kühne + Nagel ne bénéficie pas immédiatement de la hausse des prix de fret internationaux. En effet, n’ayant pas de navires propres, l’entreprise doit louer de l’espace de fret auprès de compagnies aériennes et maritimes. L’impact des nouveaux tarifs doit donc être intégré dans les contrats clients, ce qui prend du temps. Plus la hausse des prix dure, plus elle peut être répercutée.
Cela dit, à partir du troisième trimestre, les effets des prix plus élevés devraient apparaitre dans les chiffres d’affaires, avait promis Paul fin juillet. Cependant, depuis ce moment, les prix de fret ont recommencé à baisser, et ce, plus fortement que prévu par de nombreux observateurs.
Les chaînes logistiques mondiales ont su s’adapter : ils disposent aujourd’hui d’un nombre suffisant de conteneurs et de capacités navales pour faire face à des transports jusqu’à douze jours plus longs autour de l’Afrique. De plus, la conjoncture économique est en berne. Dans des régions clés comme l’Europe et la Chine, la reprise n’est pas à la hauteur des attentes.
DSV, une histoire boursière plus captivante
Bien que les prix de fret soient encore au-dessus de ceux d’il y a un an, les résultats de Kühne + Nagel ont montré un certain rebond au troisième trimestre, après des efforts pour gagner en efficacité.
Cependant, la bourse a désormais un nouveau défi à relever : DSV. En septembre, ce concurrent danois a annoncé son intention de racheter DB Schenker, la filiale logistique de la Deutsche Bahn. À la suite de cette annonce, l’action de DSV a bondi, tandis que celle de Kühne + Nagel a chuté.
Par ce rachat, DSV s’érige au sommet du marché de la logistique, qui reste fortement fragmenté, en termes de chiffre d’affaires cumulé, avec 39,3 milliards d’euros. Kühne + Nagel se positionne derrière l allemand DHL, à la troisième place. L’enthousiasme des investisseurs et des analystes pour cette fusion repose sur les économies d’échelle et de coûts que DSV a promises.
Les acquisitions font partie du modèle économique de DSV. En 2019, Panalpina a été absorbée sans ménagement. Alors que cela avait été promis dans un premier temps, les Danois ont finalement récupéré entièrement ce concurrent suisse. Au siège de la société à Bâle, l’ancien géant de la logistique n’est plus qu’un lointain souvenir. Cette stratégie est bien accueillie en bourse.
Kühne + Nagel reste prudent
Kühne + Nagel est sanctionné pour sa stratégie plus conservative. « Nous privilégions la croissance organique, sans grandes acquisitions financées par la dette », précise le PDG Paul. L’entreprise n’effectue que des petites acquisitions destinées à compléter son activité.
Tout comme en novembre, lorsqu’il a acquis l’entreprise américaine IMC Logistics, spécialisée dans le transport de conteneurs par voie terrestre, à destination et en provenance des ports américains. Cette stratégie conservatrice correspond aux désirs de Klaus-Michael Kühne, milliardaire allemand et actionnaire majoritaire, qui détient 55 % des parts de l’entreprise.
Contrairement à DSV, Kühne + Nagel veut convaincre le marché boursier de manière conservatrice d’ici 2025 : l’objectif est d’afficher une croissance organique plus rapide que celle de l’économie mondiale, comme l’exprime Paul. Cela devrait se réaliser en partie grâce à la consolidation du secteur : « Nous recevons actuellement de nombreux appels de grands clients de DSV et de Schenker qui souhaitent nous rejoindre », déclare le PDG.
Les entreprises cherchent à diversifier leurs risques en évitant de se reposer sur un seul transporteur. Kühne + Nagel a déjà bénéficié d’une telle dynamique après le rachat de Panalpina par DSV.
Trump : menace ou opportunité ?
Reste la question de l’impact des politiques de Trump sur les échanges commerciaux : bien que ses menaces de droits de douane aient entraîné un anticipation des livraisons, cela n’implique pas forcément une augmentation des volumes échangés. Cela pourrait s’avérer être un feu de paille. À long terme, de nouvelles barrières commerciales pourraient affecter le commerce mondial, comme l’a noté la Bank of America lorsqu’elle a abaissé son pronostic sur les actions de Kühne + Nagel à « sous-performer » mi-décembre.
À Schindellegi, on reste néanmoins plutôt confiant. Paul ne souhaite pas voir une fragmentation du commerce mondial pour des raisons économiques, mais ajoute : « Cela ne doit pas forcément être mauvais pour nous. » Il y a de nombreuses opportunités à saisir. Plus les exigences logistiques sont complexes, plus il est possible de se différencier de la concurrence.
Points à retenir
- Le groupe Kühne + Nagel, malgré un excellent début d’année, fait face à une chute de son action, perdant environ 30 % de sa valeur.
- Les menaces de Donald Trump sur les droits de douane engendrent une anticipation des livraisons, créant une certaine anxiété dans le milieu du transport international.
- DSV, un concurrent danois, voit son action grimper grâce à l’annonce de rachat de DB Schenker, attirant ainsi l’œil des investisseurs.
Dans l’ensemble, la dynamique actuelle du marché logistique révèle une compétition accrue où la stratégie de chaque entreprise devient essentielle. Les choix d’investissement, les décisions politiques, et les comportements des consommateurs semblent s’articuler dans un jeu complexe qui pourrait avoir des conséquences significatives sur le secteur. Quelles alternatives stratégiques pourraient alors émerger pour les acteurs du marché afin de tirer leur épingle du jeu dans un contexte si mouvant ?
- Source article et image(s) : www.nzz.ch


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